Déjà un an que j'ai jeté mon dévolu sur le song-writing de Guillaume Eluerd. A l'époque ses chansons évoquaient parfois l'électro blanche de Notwist ou le travail de l'impavide Troy Von Balthazar. The Year of The Dog, le premier album qui sort sous son nom le 26 septembre (Fabriq), est dans une lignée plus folk, plus boisée. C'est à distance que nous faisons connaissance avec ce jeune papa, ex game scriptwriter et littéraire sage. [anakin, septembre 2007 - photos : Yann Orhan]
Alors dis-moi, comment te sens-tu
à quelques jours de la sortie de ton premier album ?
Guillaume Eluerd : Impatient. c'est un peu comme
monter sur scène. c'est l'attente qui est dur, mais une
fois que tu es dessus, tu es chez toi. Enfin, c'est comme
ça que je voie les choses
Il s'est passé combien de temps entre le moment
où tu as envisagé ce disque et sa réalistation ?
Houla... 10 ans ? Non, je déconne. Mais pas
complètement. En fait, certaines chansons ont une
dizaine d'années, d'autres sont même plus vieilles.
Mais jusqu'à il y a peu, je n'avais pas trouvé le temps
ou le courage de m'y mettre. Mais entre le moment où
j'ai commençé et la sortie, il y a eu 2 ans.
Tu n'écrivais pas de chansons avant cela ?
Si, mais je n'avais aucune idée de comment les
enregistrer, les arranger. Je suis passé par pas mal de
phases avant de m'arrêter à un style précis.
Quelles étaient ces phases ?
C'est des phases d'arrangements. Au départ ça
partait dans tous les sens, il y avait des morceaux
acoustiques, d'autres très electro, d'autres
complètement ambient, un genre de fourre tout pas
possible. Et puis un bon ami à moi musicien, Stéphane
Bouvier, pour ne pas le nommer, m'a conseillé de me
concentrer sur un style. J'ai choisis celui qui était le
plus facile à faire avec les moyens dont je disposais.
Dans quelles conditions as-tu enregistré ces
morceaux ?
J'ai tout fait chez moi, dans mon 33 m² à
Paris. J'ai acheté une guitare classique à 30 euros, un
micro, un magnéto et puis l'ordinateur.
Il y a deux ans ?
Environ, oui. Mais je jouais de la guitare avant
cela et puis j'avais des petites connaissances en
enregistrement et en informatique grâce à mon job dans
le jeu vidéo. On avait un studio son dans la boîte où je
bossais. J'y étais tout le temps quasiment. C'est là
où j'ai enregistré Development concept for
formulation of nimp.
A l'époque avais-tu déjà écrit les morceaux
qui composent The Year of Dog ?
Pas tous. Il y avait Failure, Louise et
The Old House et puis les textes de No Soap
et de Beauty of Mankind. Le reste est venu en
faisant l'album. Disons que les trois morceaux déjà
composés ont été choisis parmi une liste de x chansons
parce qu'elles correspondaient à l'ambiance du disque et
que je pouvais les jouer seul, sans big band.
Même Paper of Armenia (not so quiet) tu l'as
enregistré seul ?
Oui... C'est dingue le foin qu'on peut faire quand on est
tout seul.
Comment as-tu fait pour donner l'impression que
vous êtiez plusieurs à le jouer ?
J'avais une idée assez précise de ce que je voulais
faire : un truc façon Animal Collective, genre tape
joyeusement sur ce que tu trouves et chante à tue-tête.
J'ai programmé la batterie et puis j'ai enregistré
toutes les parties de guitares, de voix, les claps, les
pieds, la balle de ping pong... Enfin tout ce qui me
tombait sous la main.
Quelles sont tes influences ?
Nombreuses, trop nombreuses pour te les nommer ici.
Te sens-tu proche d'une éventuelle scène folk /
anti-folk française ?
Proche c'est beaucoup dire. J'imagine qu'on doit aimer
les même disques mais je connais très mal, voire même
pas du tout leur boulot. Mis à part Thomas Méry,
mais c'est normal, c'est mon beau frère. Mais pour ce
qui est d'Herman Düne et consort, j'avoue
ne pas suffisamment connaître leur musique pour m'en
sentir proche. Non, mes influences viennent
d'outre-manche et d'outre atlantique. Des gens comme
David Sylvian, XTC, Tom
Waits, dEus, Talk Talk,
The Waterboys et plusieurs centaines
d'autres. Là je suis en train d'écouter Iron
and Wine. Je ne connaissais pas. C'est très
bien.
La musique c'était une envie profonde, un truc
que tu n'imaginais pas pouvoir concrétiser ?
C'est plus qu'une envie, c'est difficile à expliquer.
Disons que c'est quelque chose que j'ai toujours fait et
que je ferai toujours, même sans pour autant sortir des
albums et "exister" en tant qu'artiste. Bien
sûr j'aimerais que ça continue et que ça aille de
mieux en mieux, mais même sans cela, je continuerai à
composer. C'est vital.
Friends est un vrai tour de force. Comment as-tu
fait pour lui donner autant d'ampleur ? On a l'impression
que tu as convoqué tout un orchestre !
En convoquant tous les sons crédibles de
cuivres que je pouvais trouver et en enregistrant le son
qui sortait de mes enceintes pour la reverb. Puis, avec
Pierre Musy, on les a mélangés au mix avec les sons sans
reverb.
Autre tour de force : ta présence chez Fat Cat.
Comment cela s'est-il goupillé ?
J'ai envoyé une démo 4 titres, les premiers que j'avais
enregistrés. Il y avait Beauty of Mankind, Ballad,
Paper of Armenia (quiet) et un morceau qui n'est pas
sur le disque. Ça m'a surpris de recevoir un mail de
chez eux. même si ça n'a pas abouti sur une signature, ça
fait toujours plaisir. C'est comme le mail de David
Sylvian me disant qu'il avait bien aimé la
démo, mais que ça ne correspondait pas au son de son
label. C'est des trucs qui te font littéralement
décoller. Il faut dire aussi que j'avais eu une
expérience similaire avec Nimp. Lorsque j'ai
envoyé les démos de Nimp, le premier coup de fil que
j'ai reçu venait de Mute. Le label voulait un de mes
morceaux pour une compilation. C'est le genre de coup de
fil qui vous donne du coeur à l'ouvrage. Cela prouve que
même les gros labels écoutent parfois les démos.
Quel morceau Mute a utilisé pour sa compilation
?
Ils ont pris Mm, le plus pop. Ça m'a donné une
certaine visibilité, un peu comme avec Fat Cat.
En fait l'épisode Fat Cat t'a permis de faire
une transition entre les deux univers qui composent tes
deux albums...
Oui, et l'épisode Quatermass aussi.
Cela m'a permis de plus me focaliser sur l'acoustique,
plutôt que l'électro. Et puis il y a aussi ma propre
évolution. Vers la fin de l'album j'avais vraiment envie
de passer à autre chose de plus acoustique et de plus
fourni. Friends est le résultat de cette
transition, tout comme I am without light.
Qu'avais-tu proposé à Quatermass ?
Tout, je leur avait envoyé une vingtaine de morceau . Ce
sont eux qui ont choisi ensuite les morceaux qui les
attiraient le plus . Puis j'ai affiné la liste au
mixage. Je voulais obtenir quelque chose de varié, enfin
de plus varié qu'un album guitare/voix, mais j'avais
beaucoup de morceaux lents et calmes, alors il a fallu
réduire pour mettre des morceaux plus rapides ou moins
calmes , histoire de varier.
Pour quelles raisons cela ne s'est-il pas
concrétisé avec Quatermass ?
Au départ ils m'ont envoyé en Allemagne pour faire le
mix. j'ai dû emprunter de l'argent pour y aller, et le
résultat a été catastrophique. Manifestement le mixeur
et moi ne nous sommes pas entendus sur la couleur que
devait avoir l'album. Et puis ils ont fait la même
erreur avec le master. Après cela ils n'ont plus donné
signe de vie pendant bien 3 à 4 mois, alors j'ai
décidé de laisser tomber et d'aller voir ailleurs.
Finalement le disque que sort Fabriq était donc
terminé quand tu l'as proposé ?
Oui, il ne restait plus que le master à faire. Je suis
allé le faire chez Pierre Musy, le même qui a mixé
l'album au final et qui m'a bien sauvé la vie sur ce
coup-là.
La mésaventure avec
Quatermass aurait pu te décourager...
Certes. mais j'ai des copains. Lorsque je suis rentré
d'Allemagne, j'ai appelé un pote qui est sound designer
dans le jeu vidéo pour savoir s'il accepterait de mixer
l'album. Il m'a dit qu'il ne s'en sentait pas capable et
il m'a redirigé vers Pierre Musy . Et
là ça s'est très bien passé. Non seulement Pierre
adorait les titres mais en plus nous avons des influences
communes, comme XTC. C'est toujours plus
facile de mixer avec quelqu'un qui sait de quoi tu parles
quand tu cites un artiste ou un groupe. Pierre, en plus
d'être une crème, a une énorme connaissance musicale.
Pourquoi as-tu baptisé ton album L'année du
chien ?
Je suis un chien, mon fils aussi et l'album a été
enregistré la même année.
En 2006 ?
Oui.
J'ai cru au début que tu avais ordonné ton
disque comme si il contenait une face a et une face b,
notamment parce que j'imaginais à l'écoute du disque
une seconde moitié plus volubile, plus extravertie mais
non en fait car la version not so quiet de Paper of
Armenia est le seul à avoir une production aussi
aérienne et flamboyante...
Il y a de ça aussi. Lorsque j'ai commencé à mettre les
titres dans l'ordre, je me suis calé sur une structure
face a / face b. C'est une structure que je connais bien
et que j'apprécie car elle permet mine de rien de passer
à autre chose sans trop bousculer l'auditoire et je suis
un fan des morceaux de fin de face. Je passerai ma vie à
composer des morceaux comme ça, ce sont en général
les plus mélancoliques où les plus étranges.
Peux-tu me donner plus de précision sur le sens
de cette chanson qui s'appelle O Brother, What a World !?
C'est un très vieux texte que j'ai du écrire dans les
années 90 . Il fait référence aux choses que nous
perdons petit à petit en grandissant, l'innocence,
l'insouciance aussi, quand les relations deviennent plus
complexes. Ça fait aussi référence à mon frère.
disons que c'est à lui que je m'adresse.
Tu sembles écrire depuis longtemps... As-tu
toujours été un familier de l'écriture ?
Oui, depuis mon adolescence. mais je pense que j'ai été
influencé par mon environnement. Mon père est prof de
français et il écrit pas mal d'ouvrages de grammaire.
Mon frère était cinéaste et musicien, et il écrivait
aussi pas mal. Le dimanche, tout le monde écrivait à la
maison, alors je m'y suis mis aussi.
Vous écriviez ensemble ?
Non, jamais. Et c'est pas plus mal d'ailleurs. je crois
que mon frère et mon père savaient que j'écrivais, il
voulaient me laisser libre. Ils ne sont jamais intervenus
sur mes textes.
Vous vous lisiez mutuellement ?
Oui, parfois. enfin bon, je lisais rarement mon père
parce que les bouquins de grammaire... hum... comment
dire.... mais je lisais les scénarios de mon frère, on
en parlait, je lui suggérais des idées qu'il ne gardait
jamais. Mon père a lu mes textes en français et c'est
lui qui a décidé de les publier. Mon frère connaissait
certaines de mes chansons. On s'envoyait des morceaux et
on en parlait. Je jouais parfois avec lui. C'est
d'ailleurs le dernier souvenir que j'ai de lui avant
qu'il disparaisse. On a joué ensemble pendant 3 heures.
C'était énorme !!
Pourquoi as-tu choisi de chanter en anglais ?
Çela c'est imposé tout seul. Dès que je me suis mis à
faire des chansons, elles étaient en anglais. Bon comme
70% des kids qui font des chansons tu vas me dire. Mais
je crois que la différence est que je suis meilleur en
anglais. De plus ma culture musicale est essentiellement
anglo-saxonne. J'écoute très peu d'artistes français,
voire quasiment jamais.
Parce que tu n'accroches pas à la langue quand
elle est chantée ou parce que tu ne sens aucune
affinité avec la scène française ?
Les deux. Ça ne m'accroche pas. Je trouve que nos
chanteurs chantent de moins en moins et parlent de plus
en plus. C'est le syndrome Gainsbourg. Et quand ils
chantent, ben c'est pas pour dire des choses vraiment
incroyables ou même qui sonnent bien à mon oreille. A
chaque fois, je sors de l'écoute en pensant bof et j'en
reviens à l'anglais... en poussant un soupir de
soulagement. Non, je déconne. Quoique...
Même Dominique A ne trouve pas grâce à tes
oreilles ?
Un pote m'a passé un live de lui, où il est tout seul
et où il joue avec des pédales de loop. J'ai trouvé ce
live excellent . Je me suis dit « ahhhh, enfin un
qui chante » , même s'il souffre du syndrome
Morrissey . Mais ensuite j'ai écouté les albums. Il y a
des choses bien, d'autres moins bien, mais rien qui
n'atteint la classe de ce live à mon goût... Mais
Dominique A représente la terre promise, c'est clair.
Travailles-tu toujours dans le monde du jeu
vidéo ?
De moins en moins. Le dernier jeu auquel j'ai participé
date de l'année dernière.
La musique et ton fils remplissent tes
journées...
Oui et puis je fais des traductions quand il s'agit de
gagner de l'argent.
Comment envisages-tu la scène avec cet album ?
A deux. Je vais jouer avec Andrew Richards, le boss de
fabriq. Il s'occupera de tout ce que je ne peux pas
faire. Il y a une tournée prévue pour le mois de
décembre. On a choisit d'être deux faute de moyen.
Ça coûte moins cher de faire déplacer 2 musiciens que
4, c'est mathématique. Mais avec un peu de chance,
peut-être que je pourrai avoir plus de musiciens et
mettre le portable au placard.
Ecris-tu toujours sans que cela soit destiné à
la musique ?
Oui, même si ma production a quand même bien baissé.
Au départ d'ailleurs, il n'y a jamais de musique. Je
n'écris jamais sur une mélodie que je viens de trouver.
J'écris les textes séparément, sans penser à la
musique. Et lorsque je trouve quelque chose qui pourrait
faire une chanson, j'ouvre mes carnets et je vois ce qui
pourrait coller, pas en terme de sens, mais en terme
rythmique. Ensuite j'adapte, je sculpte le texte et la
musique pour qu'ils ne fassent plus qu'un, ça me permet de
rester très libre dans mon écriture, pour ensuite
tordre le texte, voire même complètement le réécrire.
Es-tu un lecteur ?
Je lis très peu. et quand je lis je mets énormément de
temps à finir le livre. Cela m'a pris pas loin de 2 ans
pour terminer mon dernier livre. Je ne suis pas un
littéraire assidu.
Si tu avais tous les moyens pour réaliser ton
prochain disque, comment et avec qui le ferais-tu ?
Déjà je crois que ça me prendrait pas mal de temps
pour me fixer sur un style particulier. Mais disons
que si cela arrivait maintenant, je n'utiliserais que des
instruments acoustiques : guitares, batteries,
percussion, contrebasse , piano, violon et des cuivres.
Quant au producteur , il faudrait quelqu'un de rompu à ce genre de production comme Tim Friese-Greene ou Mike
Glossop, s'il travaille toujours.
Finalement tu n'aurais pas des envies de
grandeurs…
Du genre orchestre symphonique ? Non . Il faut pouvoir
faire quelque chose d'intéressant avec . je préfère
les orchestres réduits. Je crois que je ferais aussi des
détours vers la musiques contemporaine , vers Pärt,
Kancheli, Hiller... Je mettrais aussi des choeurs
baroques, ceux du Hilliard Ensemble. J'ai un morceau qui
serait parfait avec un choeur de gospel aussi.
As-tu déjà du matériel pour un nouvel album ?
Oui, plein et ça part dans tous les sens une fois de
plus. Il va falloir que je mette encore de l'ordre. Au
final c'est les moyens qui décideront. Mais j'aimerais
beaucoup avoir un groupe pour le prochain.
The Year of the dog est-il un enjeu important
pour toi ? Cet album détermine-t-il la suite que tu
donneras à tes envies de song-writer ?
C'est important dans le sens où il peut me faire
rencontrer des gens, partager ma musique, me faire
tourner et, si il marche bien, me donner plus de moyens
pour faire le suivant. Mes envies de song-writing vont au
delà d'un album. Je crois que même si je suis obligé
d'enregistrer le prochain dans les mêmes conditions que
celui-ci, je le ferais et je m'arrangerais pour qu'il
soit différent. Je ne suis pas du genre à laisser
tomber, je ne peux pas. même si un échec éventuel
serait forcément décevant, je me remettrais quand même
à composer.
Quel est l'état présent de ton esprit ?
Il est dans un piteux état... j'attends la sortie en
tapotant des doigts, avec impatience, un peu comme avant
d'entrer sur scène. Mais pour moi, la vraie vie
commencera au moment de la tournée.
What a World!, dis-tu à ton frère. Comment
espères-tu celui qui verra ton fils grandir ?
Meilleur, forcément. En tous les cas pas pire. |
Discographie Guillaume
Eluerd |
The Year of The
Dog (Fabriq, septembre 2007) |
Discographie Guillaume
Eluerd aka Nimp |
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concept for formulation of nimp (Parametric
Records, 2004) |
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