La scène musicale orléanaise est mince. Au delà de son ferment hardcore toujours très solide (Burning Heads, Gravity Slaves, etc), elle se distingue quand même par quelques entités venant d’univers aux contours bien définis. Exception faite de Pumuckl.
Moins égotique que Karl-Alex Steffen, plus cérébral que David Fakenahm, Stéphane Lhérault aka Pumuckl propose une musique plus élastique et plus sensitive, confinant parfois au sacré. C’est encore le cas avec
Carbone, sa nouvelle réalisation. Carbone est différent de Sommeil léger, car il n’offre pas de point de repère évident. Sur Sommeil léger le travail du chroniqueur était légèrement balisé : Dominique A était une influence (ré)incarnée, et Depeche Mode se voyait revisité valeureusement. Carbone filerait plutôt le train à des œuvres plus complexes, antérieures au Sommeil Léger libérateur (Subutex et Philosophage). Bref. Afin de mieux cerner le travail de l'artiste, afin d'en savoir un peu plus sur les fondements de sa démarche, nous l'avons donc sollicité. C'était l'avant veille de Noël. [décembre 2006 - photo : Vanessa Thébault].

A quel moment Stéphane Lhérault est-il devenu Pumuckl ?
Je ne suis pas vraiment devenu Pumuckl, j’enfile juste le costume à mes heures perdues… qui sont certes très nombreuses.  Si j’arrête de jouer sur les mots, j’ai commencé le projet Pumuckl en 2001 dans un cadre infra-confidentiel. A l’époque, Pumuckl, c’était juste des démos avec son pourri enregistrées sur 4 pistes et que je gardais pour moi… La chose a commencé à avoir une forme un peu plus aboutie fin 2003 quand j’ai enregistré la première version de Philosophage. C’est le premier disque que j’ai fait circuler… Pour résumer, Pumuckl existe depuis que j’essaie de composer des choses. Au début, c’était une grosse blague, de la nian-niantise ado, et maintenant on dira pudiquement que c’est un peu plus.

Est-ce une façon de rendre hommage au personnage des dessins d’Eli Kaut ?
Voilà une question qu’on ne me pose pas souvent… on me demande souvent ce que Pumuckl signifie mais peu de gens cherchent l’origine du mot Pumuckl. Pour rendre à César ce qui lui appartient, Pumuckl est un personnage bavarois de livre pour enfants inventé par Eli Kaut mais dessiné par quelqu’un d’autre… En Allemagne, je crois que c’est super connu… Il y avait une série TV dans les 80’s, on voyait des Pumuckl dans les Kinder Surprise et sur les pots de Nutella. A l’origine, je n’avais absolument pas la volonté de rendre hommage à ce charmant personnage… C’est venu d’une blague de lycée, quand j’ai choisi ce pseudo, j’avais juste vu l’affiche dans ma salle de cours d’allemand, j’ai trouvé le bonhomme assez rigolo… Le choix de ce pseudo prouve en fait l’absence totale d’ambition que je plaçais initialement dans ce projet musical. J’ai gardé ce pseudo car, finalement, je trouve qu’il ne me va pas si mal que ça… Pumuckl est un lutin amical mais assez teigneux, qui se laisse souvent dépasser par ses colères… Surtout, il est invisible aux humains, seuls  ceux qui ont réussi à l’attraper peuvent le voir… C’est assez représentatif de la condition des musiciens autoproduits, on reste invisible tant que quelqu’un ne vient pas nous attraper.

De quelle façon es-tu venu à la musique ? Qu’est-ce qui a poussé l’adolescent Pumuckl à créer ses propres œuvres ?
Ben, je suis venu à la musique comme une tripotée d’ados, l’histoire n’a pas grand intérêt… J’ai acheté une guitare de bourrin à 15 ans pour jouer Smells like teen spirit (morceau de Nirvana, ndlr) et Enter sandman (titre de Metallica, ndlr). J’ai eu la chance de rencontrer un professeur jazz/musique actuelle, Patrick Sintès, fondateur du nonet, qui, s’il n’a pas du tout une culture musicale proche de la mienne, m’a vraiment appris à être techniquement rigoureux, à analyser, à ne pas m’enfermer dans des conventions rigides… J’ai aussi eu la chance, en écrivant dans un fanzine, de voir énormément de concerts à l’Astrolabe (salle des Musiques Actuelles de la ville d’Orléans, ndlr) et de découvrir beaucoup d’artistes. Par contre, la volonté de créer mes propres œuvres, comme tu dis, est beaucoup plus tardive… C’est cette volonté qui donne vraiment naissance à Pumuckl. Cette volonté de laisser une trace, de ne pas perdre de temps, ce sentiment d’urgence est fondateur de Pumuckl et découle d’évènements survenus dans ma vie personnelle…

Tu composes et réalises tes disques en solitaire. Est-ce par hasard ou par nécessité ?
Clairement par nécessité. Nécessité pratique et personnelle.  J’aurais du mal à faire coller mon emploi du temps avec l’agenda d’autres musiciens.  Et mon travail de création est très lent et à lieu en studio, c’est une démarche qui est à l’opposé d’une démarche collective, plus spontanée et intuitive. Cette façon de travailler n’est pas une méthode, elle fait partie intégrante de ce qu’est Pumuckl.  Je suis seul en live également… J’aimerais bien faire intervenir d’autres personnes mais je ne suis pas sûr que je leur laisserais la place de s’épanouir… Je ne suis pas sûr  d’accepter les sacrifices nécessaires   

L’un de tes disques s’appelle Subutex et Carbone contient un titre baptisé Buprénorphine. D’où vient cet intérêt particulier pour les traitements substitutifs aux opiacés ?
Rassurons la population, cela ne vient pas de ma consommation ! Déjà, J’ai choisi le titre Buprénorphine  justement parce que ce morceau aurait pu figurer sur Subutex, en raison de la proximité musicale entre Buprénorphine et Subutex. C’est un clin d’œil à ceux qui me suivent… Mais ça ne dit pas pourquoi SubutexSubutex, ca veut juste dire que la musique que je souhaite faire a vocation à défoncer, à attaquer les sens, à parler au corps d’abord. La musique n’est pas un jeu de l’esprit… Quand la musique devient en premier lieu un outil de langage, je crois qu’elle rate ce qui la rend spécifique et unique… Elle devient un instrument de connivence, cela ne m’intéresse pas. Cela ne signifie pas que le texte n’a pas sa place mais qu’il est au service de la musique et non l’inverse. Sinon, j’ai choisi Subutex plutôt qu’héroïne par un reste de modestie ! Je laisse l’ Heroin au Velvet Underground, je garde les substituts remboursés par la sécu !  

Buprénorphine a une dimension sacrée, presque mystique. On retrouve cela, plus ou moins sporadiquement dans ta musique. Quelle en est l’origine ?
Je ne sais pas… Un souci de cohérence peut-être… Si on refuse d’utiliser la musique comme outil de langage, si elle ne renvoie pas à une signification, alors soit elle n’est qu’un signal physique perçu par l’oreille, soit elle renvoie à autre chose qu’elle-même, à quelque chose qui ne s’explique pas. Ça a l’air très prétentieux ce que je raconte mais j’aurai du mal à le dire autrement. Ça n’a absolument rien de religieux, c’est plus une posture vis à vis de la musique et de l’auditeur. Plus concrètement les chœurs que l’on retrouve dans des titres comme Buprénorphine ou Subutex ont un pouvoir évocateur qui crée une ambiance particulière, peut-être inquiétante… J’aime provoquer une réaction d’étonnement… J’aime coller des mots qui ne vont pas ensemble, j’aime que l’auditeur ne trouve rien d’équivoque dans un morceau… La dimension sacrée qui transparaît dans certains titres participe à ça, à la volonté de déstabiliser l’auditeur, de convoquer des images et des symboles dans un contexte où on ne les attends pas forcément…

Faire de la musique est-il un moyen, pour toi, de te libérer provisoirement des affres du quotidien ? Est-ce un exercice d’introspection ?
Me libérer, pas vraiment. La majeure partie du temps que je dédie à Pumuckl est consacrée à l’enregistrement homestudio… C’est un travail intéressant mais pas du tout libérateur sur le moment, ça me demande un certain effort… Il m’arrive souvent de mettre plusieurs jours de travail à la poubelle, c’est souvent très décourageant. Ce qui me soulage , ce qui me satisfait, c’est de voir un produit fini qui me plait, de constater que le travail n’a pas été vain. Et pour le coté introspectif, c’est évident, même si mes CD n’ont absolument rien d’autobiographique.

Sur Mission accomplie, ton chant rappelle celui de jón þor birgisson, chanteur de sigur rós. Le groupe est-il une influence importante pour toi ?
Sur le blog, j’explique que Carbone est un disque hédoniste car j’y assume plus franchement certaines de mes affections musicales, je n’essaie pas de cacher mes influences par peur de sonner copiste. sigur rós fait clairement partie de ces influences… sigur rós est pour moi le plus grand groupe de scène que j’ai jamais vu… C’est également un groupe qui a le mérite de ne pas s’inscrire dans des conventions figées, un groupe qui va puiser aussi bien dans les conventions pop, post rock, électro, contemporaines et même métal. Et puis cette voix, je la trouve touchante… Chanter, comme me le disait Lou récemment, est un acte terriblement indécent, qui vient du fond du ventre. Voir quelqu’un chanter comme jón þor birgisson le fait, avec  cette espèce d’impudeur, de grande liberté, je trouve ça très touchant… C’est une attitude très engagée vis-à-vis de son public. Très généreuse aussi.  

Quelle est cette seconde dans laquelle tu mets toute ta vie ?
Toutes les secondes ! A moins que dans la phrase mettre toute ma vie dans une seconde, seconde soit un adjectif… Ça, c’était pour le passage ésotérique de l’interview !

Comment vis-tu la scène ? Envisages-tu tes compositions en prenant en compte cet exercice ?
Le studio et la scène sont deux étapes complètement séparées. En studio, je ne me soucie absolument pas de la reproductibilité d’un morceau sur scène... Mon parti pris, c’est d’utiliser absolument toutes les possibilités techniques qui s’offrent en studio et d’adapter les morceaux pour la scène… Quitte à ne pas jouer sur scène un morceau si j’estime qu’il ne peut pas être adapté de façon convenable. Cependant, ce travail d’adaptation n’est pas toujours très difficile car je compose guitare en main, avec le matériel que j’utilise sur scène… Ce sont souvent des idées live, avec ma loopstation, qui donnent naissance à des morceaux, c’est pour ça que l’aller-retour scène/studio studio/scène est parfois assez simple.

Je ne t’ai malheureusement vu qu’une fois live. Tu communiquais avec légèreté entre chaque titre alors que j’imaginais, sans doute à tord, plus de distance. Etait-ce une façon pour toi de dédramatiser la situation ? Une manière de dompter ton trac ?
Bingo. Tu m’avais vu en octobre 2005 à l’Astrolabe et ce concert n’était pas du tout le plus représentatif… Je suis habituellement beaucoup plus sérieux, moins désinvolte. Il m’arrive de faire des concerts sans parler du tout... Pour être honnête, j’étais assez stressé et fatigué par les répétitions vu que je jouais aussi avec KAS (Karl-Alex Steffen, ndlr) juste après. Surtout, je connaissais beaucoup de monde dans la salle et je n’ai pas réussi à transformer le public en masse anonyme, à me détacher, à créer de la distance. Techniquement, même si je n’étais pas encore très fluide, ça tenait la route mais en terme d’implication, je n’avais pas fait un concert très percutant.

Comment as-tu vécu le très bon accueil critique de Sommeil léger, ton opus précédent ?
Bien ! Je ne m’attendais à rien en particulier, j’espérais avoir fait un CD qui ne se ferait pas trop démonter, mais je n’attendais pas des chroniques aussi élogieuses de la part de certains (suivez mon regard…). Les bonnes critiques m’ont rassuré quelque part, je me suis dit que je n’avais pas fait le CD pour rien, que certains avaient pris du plaisir à l’écouter. J’étais aussi très satisfait de voir que beaucoup de chroniqueurs avaient bien perçu dans Sommeil léger ce que je voulais que l’auditeur  perçoive… Par exemple, en concluant le CD par une berceuse, j’espérais créer un climat apaisant après des titres plus torturés et les chroniques laissent bien transparaître ce relâchement à la fin du CD. Et puis, ça serait faux cul de ne pas dire que cet accueil critique m’a donné de l’assurance… On a vite fait de se convaincre en lisant certaines chroniques… Maintenant, je n’ai rien prouvé du tout… Je suis autoproduit et il est évident que les gens qui n’ont pas aimé le CD ne vont pas perdre leur temps à écrire des mauvaises chroniques sur un petit jeune… C’est un peu normal qu’elles soient toutes bonnes de ce point de vue.

Tu as collaboré aux projets de quelques artistes en devenir de la scène orléanaise. Quelle en a été la valeur ajoutée pour ton propre travail ?
J’ai participé aux disques de David Fakenahm et de Karl-Alex Steffen. C’est très important, je crois, de ne pas travailler uniquement sur sa propre musique, de se mettre le nez dans le travail des autres, de faire des reprises aussi, cela permet d’avoir un œil critique sur son propre travail, de remettre en question ses méthodes. Le fait de collaborer avec David et KAS, cela a pu nourrir techniquement mes propres CD… Ce que j’ai expérimenté dans mes disques apparaît dans les leurs et parallèlement, j’ai trouvé des idées pour leurs CD que j’ai exploitées dans Carbone. Par exemple, la guitare finale d’une vie = une seconde doit beaucoup à celle de Elevator sur le CD de David (album Back From Wherever, ndlr) .

A l'heure des bilans, que retiens-tu de cette musicale qui s'estompe peu à peu ?
2006 aura été une des années les plus riches depuis bien longtemps... Je n'ai pas eu de claque énorme mais une multitude de disques qui m'a vraiment conquis. Et je sais que je suis passé à coté de pas mal de choses... Mes favoris de l'année : The letting go de Bonnie Prince Billy, Drum's not dead de Liars, 55:12 de Gregor SamsaLes tortures volontaires de Arman Méliès, 10 000 days de Tool, The Eraser de Thom Yorke et Capoeira de Chevreuil. S'ajoutent à ça les disques des artistes que j'ai toujours plaisir à retrouver : Failing songs de Matt Elliott, L'horizon de monsieur Dominique A, M. Beast de Mogwai et le dernier
Morrissey. Enfin coté autoproduction, en plus du Back from wherever de David Fakenahm, j'ai beaucoup écouté les disques de Lou et de Vinaya.

Discographie Pumuckl
Carbone (5 titres autoproduit, 2006)
Sommeil léger (6 titres autoproduit, septembre 2005)
Subutex (5 titres autoproduit, 2004)
Philosophage (6 titres autoproduit, 2003-2004)
Sites Pumuckl :
le blog de Pumuckl
Pumuckl sur MySpace
Autres sites :
Lou sur MySpace
Vinaya sur MySpace
Voir aussi sur Attica :
La chronique de Sommeil léger

attica webzine 2003-2007