Ce jour-là nous découvrîmes
à la fois les loges sans décorum de l'Astrolabe et
Matthias, le très remuant et remué chanteur de
Dionysos. Quelques heures avant la scène. Une scène qui
a fait leur réputation. Tout comme Haïku, leur nouvel
album. A juste titre : textes et mélodies ludiques,
délicieusement soniques, inventives et sérieusement
barrées. Le tout arrangé et mis en son par Norman
Kerner, orfèvre, notamment, du beau et ténébreux
The blue mood of Spain de…. Spain. Des raisons plus
que suffisantes pour s'intéresser de près à Dionysos et aller à leur rencontre.
Et c'est Mathias, le maître d’œuvre , qui s'y
colle. [octobre
1999] Comment et pourquoi tout a commencé ?
Mathias : Parce qu'en fait nous étions bons
copains, Michael avait appris la guitare un an avant, moi
je commençais à m'intéresser à des groupes comme les
Pixies, Sonic Youth et tout ça, une gratte traînait
dans la chambre de ma sœur. On a appris deux ou
trois accords, et comme j'écrivais déjà des textes
avant de jouer de la guitare, j'ai essayé de les mettre
en musique, on a fondé le groupe comme ça.
Il n'y avait rien d'autre avant ?
Mathias : Non, que du tennis et du ski et quelques
premières bitures ensemble.
Michael : Eric faisait de la batterie depuis deux
ans dans sa chambre, et Guillaume, le bassiste, avait sa
basse depuis deux semaines. Ce sont vraiment nos
premières expériences musicales.
Il y avait-il une envie forte de faire
de la musique ?
Mathias : On avait vraiment envie de faire un truc
personnel. On ne savait rien, on ne savait pas comment
monter une répète, on ne savait rien des labels indés.
On écoutait de la musique sans se dire "Tiens, ça
c'est sur machin", on en avait rien à foutre. On ne
savait pas qu'il y avait des petits labels en France
susceptibles de faire des trucs, on ne savait pas qu'il
fallait faire une démo, on en a fait une sur quatre
pistes, on a su que pour avoir un meilleur son, il
fallait aller dans un vrai studio, on n'était pas
musicien du tout. On avait envie de faire des trucs, on
faisait nos chansons dans un petit local. On ne savait
même pas qu'il fallait une sono, on chantait sur l'ampli
guitare… On n'avait même pas de copain qui faisait
déjà ça, qui jouait dans un groupe…
Les rôles étaient-ils déjà définis
?
Mathias : Non, tout le monde se cherchait, cherchait
sa façon d'être dans le groupe, sa façon de
jouer…
Savais-tu déjà que tu allais chanter
?
Mathias : Ça oui, mais ce n'est rien à côté de la
façon de composer, d'exister en tant que vrai groupe
au-delà de faire des reprises. Le fait que ça sonne,
par contre, c'est un chemin beaucoup plus long, qui vient
en répétant, en faisant des concerts, en se connaissant
mieux.
En fait, il n'y a pas eu de rencontre
musicale, de choc musical…
Mathias : Si, bien sûr, nous étions tous
passionnés de musique. Nous étions réceptifs à plein
de trucs : on peut parler des Pixies, de Nirvana, de Noir
Désir, Sonic Youth, le Velvet, puis ça allait sur des
trucs comme Tom Waits, dEUS, il y en a eu plein, Björk,
les Chemical Brothers, en redescendant vers Leadbelly. Il
y a énormément de choses, on n'a pas fixé sur une
seule. On revendique le fait d'être des fans de musique,
d'écouter des choses et forcément d'être
influencés…
Vous avez réalisé votre première
démo au bout de combien de temps ?
Mathias : Je sais que l'on a fait notre premier
concert après trois répètes. La première vraie démo
a été faite deux après la formation du groupe.
C'était le vrai premier objet, celui qui ressemble à du
Dionysos, avec des morceaux que l'on retrouve sur le
premier album. C'était une démo avec une vraie
pochette, on était content de cet objet duquel on se
sentait proche, que l'on a vendu dans les concerts, avec
lequel on a démarché notre premier label. Il y avait
des morceaux enregistrés sur 4 pistes, des titres studio
et des titres live, c'est l'objet qui a compté.
Vous l'avez envoyé à des structures ?
Mathias : Oui, à des fanzines, à des labels. On a
eu des petits brèves, des chroniques avec cette petite
démo-k7. C'est le premier vrai objet, qui date de 95.
Les retours que vous avez eu étaient
favorables ?
Mathias : Tu sais, quand tu fais un truc artisanal et
qui sonne indé, les gens sont contents. C'est quand tu
prends un peu plus de risques par la suite, qu'ils sont
un peu plus pénibles.
Il y a donc eu un maxi avant le premier
album…
Mathias : Oui, puis il y a eu le premier album et,
surtout , la rencontre avec Cascade production et
Olivier, qui nous a fait faire de vraies tournées, qui
nous a empêché de tomber dans le travers "gloire
locale à deux francs" en faisant tous les bars du
coin. C'était une grosse chance, on a pu se frotter à
un public qui n'était pas un public composé que de
copains et voir ce qu'était qu'une vraie tournée, faire
des balances, faire du camion. Cela nous a permis
notamment de faire des rencontres en Suisse, qui ont
débouché sur le deuxième album ou maxi, comme vous
voulez… De là, on a eu le FAIR, on a fait une démo
avec Giorgo Canelli qui avait travaillé avec Noir
Désir, on a beaucoup appris et petit à petit en faisant
encore des concerts, des rencontres, nous sommes arrivés
jusqu'à San Francisco et à l'Astrolabe. Nous sommes
conscients de notre chance, mais il n'y a pas que ça. On
a rencontré les bonnes personnes, mais si on ne s'était
pas bougé, si on n'avait pas eu cette passion, si on
n'avait pas travaillé nos morceaux à fond, le samedi
pendant lequel on répétait comme des fous de 14 à 20
heures, on n'aurait pas rencontré ces bonnes personnes
là.
Le premier concert eut lieu à Valence
ou à Montpellier ?
Mathias : A Valence.
La scène locale ressemblait à quoi à
l'époque ?
Mathias : C'était plutôt punk-rock…
Les premiers concerts ont bien marché
?
Mathias : Il y avait que des potes qui criaient,
comme tout premier concert, à mon avis. Ils n'étaient
pas complètement objectifs, mais on a eu des sensations
qui nous ont données envie de retourner vite en
répète.
Comment êtes-vous arrivés sur Tréma
?
Mathias : Tout est arrivé petit à petit, grâce aux
rencontres évoquées tout à l'heure. La première avec
Olivier c'était en Suisse. Il est venu nous voir à
Marseille sur une tournée, parce qu'il avait eu les
disques et qu'il les avait bien appréciés. Le contact
s'est fait tout de suite. Il est même venu nous voir à
Francfort dans un bar, c'était assez terrible. Cela
s'est bien passé, aussi bien sur le plan artistique que
sur le plan humain, ce qui a gommé tout de suite le
côté professionnel où tu réfléchis toujours quand tu
parles, c'était agréable. Entre managers, ils se sont
démerdés pour gérer tout l'administratif et pendant ce
temps, nous pouvions nous consacrer uniquement à la
fabrication du disque et essayer de faire pour le mieux.
C'est là que l'on vous a proposé
d'aller enregistrer à San Francisco ?
Mathias : On nous a demandé avec qui on voulait
travailler et de ne pas avoir peur de nos rêves. On a
fait une liste de tous les gens qui nous passionnaient.
On a eu des réponses, négatives ou positives.
Il y avait qui sur cette liste ?
Mathias : Il y avait le mec qui a fait Beck, le mec
qui a fait les Beastie Boys, le mec qui a fait PJ
Harvey… On n'avait pas de noms précis, on avait
surtout des albums que l'on aimait bien. Le fait est que
Dan (Norman Kerner, Ndlr), le mec qui avait fait Spain,
Breeders et Grant Lee Buffalo, a carrément appelé
directement en disant "j'aime bien ce morceau, j'ai
des idées sur ça, j'aime bien ça…". Il
aimait bien les samples que Mike faisait à la guitare et
qui n'étaient pas des samples, il y avait une attitude
artistique qui l'intéressait. En plus, il savait faire
arrangeur de cordes, il avait su traiter des morceaux
acoustiques avec une belle proximité sur l'album de
Spain et en même temps il savait travailler sur la
musique un peu électronique, trois axes que l'on avait
vraiment envie d'approfondir. On avait déjà tenté des
choses sur les enregistrements précédents, mais on
voulait aller plus loin et lui paraissait être le mec
bien pour approfondir ça. En plus, cela s'est révélé
aussi concluant sur le plan humain et nous nous sommes
vite sentis à l'aise. C'est hyper encourageant, ça te
décontracte tout de suite, et au-delà du fait qu'il
peut y avoir des moyens sur le plan logistique, quand tu
te sens bien, que tout de suite cela se passe bien sur le
plan de la discussion, cela enlève un poids énorme,
cela te donne l'impression que tu peux aller directement
à l'essentiel, c'est-à-dire faire ce putain d'album.
Qu'est-ce que cela évoquait pour vous
San Francisco ? Toute la scène un peu neurasthénique
n'a pas trop déteint ?
Mathias : Tu sais, on était plus dans une position
où on allait enregistrer nos morceaux entre copains, en
se disant dans l'avion que l'on allait faire un disque
avec le mec qui avait fait les Breeders, des potes à
Sonic Youth, en bas il y avait l'Islande et les volcans,
c'était quand même un rêve. Quand tu arrives là-bas,
tu n'as pas sommeil, même avec le décalage horaire. Tu
n'as envie que d'une seule chose : c'est d'enregistrer
tout de suite et que le lendemain tout soit fini pour
voir ce que cela donne. C'est à la limite de la
boulimie. Après tu trouves ton rythme. Et comme c'était
un mec super en studio, il a su ne pas nous
impressionner, ce qu'il aurait pu faire. Il aurait pu
nous snober un peu, alors on n'aurait peut-être pas eu
tout de suite la réaction de prendre sur nous et de
rentrer directement dans l'album, mais comme c'est un mec
super, au bout de deux heures on pouvait penser à notre
album.
Etes-vous arrivés là-bas avec vos
chansons prêtes ?
Mathias : Certaines l'étaient, d'autres ont été
complètement improvisées là-bas, quelques-unes sont
restées fidèles à ce que l'on avait fait, d'autres ont
bougé sur place. Les trois morceaux cachés, les deux
morceaux acoustiques qui se trouvent sur la même plage
(Lune bulle et Only knees) et La petite princesse aux
seins écrasés ont été faits complètement là-bas.
Combien de temps a duré
l'enregistrement ?
Mathias : Un mois et demi, tout compris.
Pourquoi avez-vous choisi Fais
pas ci, fais pas ça de Dutronc ?
Mathias : On avait envie de faire une reprise de
Dutronc car on aimait bien le côté je-m'en-foutiste
qu'il avait. D'ailleurs dans les émissions de télé,
c'était rigolo, il n'y avait que lui et Gainsbourg qui
sortaient du lot. On aimait bien cet espèce de swing
décalé. Un jour je l'ai vu chanter Fais pas ci, fais
pas ça et il m'avait fait penser au chanteur de
Pavement, transposé à son époque. Avec un tel
décalage et une telle fraîcheur, je me suis dit que ce
serait bien qu'on le reprenne et un jour en répète,
sans vraiment préparer, on l'a improvisé, mais on l'a
vraiment fabriqué comme un morceau à nous. On s'amusait
à le reprendre en rappel de nos concerts à une certaine
époque.
Tu chantes en français et en anglais,
est-ce que ce sera toujours le cas ?
Mathias : Je n'en sais rien, peut-être que le
prochain sera tout en français ou tout en anglais.
Aujourd'hui, avoir la possibilité de faire les deux me
plait beaucoup. Cela permet de se mettre à nu avec le
français et de ne pas tomber dans le cliché indé du
groupe français qui chante uniquement en anglais pour
faire comme les américains et ne prendre aucun risque au
niveau des textes. Groupe qui, sous le couvert de
paraître underground ou indépendant, fait preuve d'un
certain conformisme. En même temps, on n'aime toujours
chanter en anglais, car il y a un vrai plaisir de
l'écriture, avec une musicalité et des intonations qui
sont aussi intéressantes. A l'origine le groupe ne
jouait qu'en français, puis est passé au tout en
anglais avant de faire la part entre les deux. On n'avait
de quoi faire un disque en français et un autre en
anglais, on a choisi les chansons que l'on sentait le
mieux et nous nous sommes retrouvés avec ça.
Comment écris-tu ? Es-tu un adepte de
l'écriture automatique ?
Mathias : Non, j'ai fait un texte comme ça sur le
premier album pour me marrer. Ce n'est vraiment pas un
travail littéraire. Quand je fais une mélodie qui me
plaît, il y a un vrai besoin de finir le morceau, donc
de coller un texte. Après c'est instinctif, comme il y a
ces accords qui sont une contrainte rythmique et
mélodique, j'essaie de placer des mots dedans. Par
contre, ce n'est pas une généralité, il peut y avoir
des textes écrits avant et là, c'est le phénomène
inverse qui se passe, c'est l'envie de trouver une
mélodie sur ce texte-là. Le premier est hyper
instinctif, c'est pour cela que parfois on n'a qu'une
seule phrase.
De qui vous sentez-vous proches en
France ?
Mathias : De personne. Pas pour être en
marge de quelque chose. On n'éprouve pas le besoin
d'être contre, on essaie de se débrouiller avec notre
petite sensibilité et de faire notre truc le plus
personnellement et sincèrement possible. On ne se sent
pas proche de qui que se soit au niveau artistique. Si
l'on devait se sentir proche de quelqu'un, ce serait avec
les Bubblies, car on a une façon de fonctionner qui est
proche de la leur. On a une sensibilité en commun. Il y
a des groupes que l'on aime bien musicalement mais dont
on ne se sent pas proche.
Vous sentez-vous à l'aise chez Tréma
?
Mathias : Non, ce sont vraiment des enculés
(rires)… Si on les a choisi, c'est parce qu'on les
préférait. On a eu pas mal de propositions, qu'elles
soient indépendantes ou plus structurées. On les
a pris car, contrairement à d'autres, ils nous
proposaient d'être nous. Le pied de nez musical qu'on
leur proposait les intéressait et ils nous ont
présentaient un bel outil : enregistrer dans de bonnes
conditions pour aller plus loin dans notre univers, en
respectant notre personnalité. Ce qui ne veut pas dire
que l'on n'a pas discuté de certaines choses, mais cela
a toujours été un dialogue. Cette proximité nous
réjouissait. On a voulu faire un digipack et bien on a
eu notre digipack. Ce n'était pas un caprice mais on
avait envie de ça. On a pu faire un picture disc. Là,
on est en train de faire un clip avec l'équipe de
Poelvoorde sur Monsieur Manatane, ce qui n'est pas
évident pour une maison de disque, ce sont quand même
des barjots, c'est une culture décalée. Tout un
discutant et en ayant une vraie écoute. On verra bien ce
que cela donnera. Tout le monde y met de la bonne
volonté. Nous, nous sommes contents.
Qu'attendez-vous de cet album ?
Mathias : On ne peut pas voir ça comme ça. C'est
trop passionnel comme rapport à la musique et à la
scène, on ne peut pas dire qu'on voudrait vendre tant de
disques ou qu'on aimerait que cela nous amène à ça. Le
vrai truc que l'on voudrait : c'est que ça marche pour
qu'on ait le droit d'en faire un autre. Là, on est en
pleine tournée, et notre truc c'est que ce soir ça
marche bien, que ce soit le plus vivant possible. C'est
notre réalité jusqu'en décembre.
Peut-on revenir un instant sur votre
écriture, sur la genèse d'un morceau ?
Mathias : En principe, il peut y avoir des
exceptions, c'est moi qui fais le morceau à la guitare
acoustique, avec le texte et la mélodie de chant, mais
tout le monde compose sa partie. Ce sont bel et bien des
morceaux de Dionysos car nous sommes tous compositeurs.
Qu'écoutez-vous en ce moment ?
Mathias : Dans le camion, on passe le dernier Tom
Waits, les Chemical Brothers, Lee Hazelwood, Nick Cave et
Chelsea Hotel de Nico que JP, notre sonorisateur, a
ramené.
Et ce que vous écoutez depuis toujours
?
Mathias : Nevermind de Nirvana, One foot in the grave
de Beck, Homogenic de Björk, Folk Implosion, Trompe le
monde des Pixies, Spiderland de Slint, les premiers
Palace Brothers, The doctor came at dawn de Smog, le
dernier Beastie Boys…
Qu'est-ce qui vous plait le plus : la
scène ou le studio ?
Mathias : Ce sont deux plaisirs différents mais
d'intensité égale. Cela ne me plairait pas du tout de
tourner pour tourner, sans support discographique. Et
faire un disque sans jouer les morceaux derrière, ce
serait aussi frustrant. L'un ne va pas sans l'autre.
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| Discographie : |
Happening songs (1996) |
The sun is blue
like the eggs in winter (1998) |
Haïku (1999) |
Western sous la neige
(2002) |
Whatever the
weather acoustique (11/2003) |
Whatever the
weather électrique (11/2003) |
Monsters in love (2005) |
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| Sites : |
| dionyweb.com |
| le
ciel en sauce (site de
fan complet) |
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